De quoi ça parle ?
Angleterre, 1580. Un professeur de latin fauché fait la connaissance d'Agnes, jeune femme à l'esprit libre. Fascinés l'un par l'autre, ils entament une liaison fougueuse avant de se marier et d'avoir trois enfants. Tandis que William tente sa chance comme dramaturge à Londres, Agnes assume seule les tâches domestiques.
Hamnet, de Chloé Zhao, Fiction, 2026
[Cet article contient des spoilers]
Depuis sa sortie en France le 21 janvier 2026, Hamnet de Chloé Zhao, semble être le film à ne pas louper en ce début d’année ! Pourtant, l'œuvre divise autant chez les spectateurs que chez les critiques.. Mais n’est-ce pas là un bon signe pour un film ? Diviser, c’est la preuve d’un parti pris, d’un risque assumé.. Et pour le moment, le pari de la réalisatrice semble plutôt réussi de l’autre côté de l’Atlantique ; Jessie Buckley a déjà remporté deux prix pour son rôle d’Agnes et le film a été couronné Meilleur film dramatique au dernier Golden Globes. Il est maintenant en lice pour les Oscars 2026 avec huit nominations dont celles pour le meilleur film, la meilleure réalisation, la meilleure musique et la meilleure actrice (toujours pour Jessie Buckley).
En attendant les résultats de la cérémonie hollywoodienne (qui aura lieu le 15 mars 2026), retour sur la naissance de cette œuvre et sur ses (nombreuses) qualités !
Hamnet est l’adaptation du roman de Maggie O’Farrel, paru en 2020. Retraçant de manière fictive le travail de deuil de William Shakespeare et surtout, celui de sa femme Agnes après le décès de leur fils Hamnet, l’autrice trace un pont entre cette disparition et l’écriture de l’une des plus célèbres pièce de l’auteur britannique Hamlet (paru en 1603). Avant même que le livre ne sorte - et remporte une flopée de récompenses comme le Women's Prize for Fiction 2020 - le texte se retrouve sur le bureau de la productrice Liza Marshall. Elle en acquiert les droits en s’associant notamment avec Pipa Harris, productrice de 1917. Sam Mendes se greffe alors au projet puis Steven Spielberg décide également d’ajouter sa pierre à l’édifice. Ils donnent les rênes du film à la réalisatrice chinoise, tout juste auréolée de deux Oscars pour Nomadland (meilleur film et meilleure réalisation), Chloé Zhao. Cette dernière, accompagnée de l’autrice, re-travaille le texte pour en garder l’essence, afin pouvoir retranscrire cette histoire de deuil à l’écran.
Hamnet est clairement découpé en deux parties : la première nous permet de découvrir Agnes, William et la vie de famille qui s’installe au fil des années. La deuxième se concentre sur le deuil après le décès du garçon Hamnet. Malgré tout, le récit est assez bien ficelé pour que le passage de l’un à l’autre se fasse naturellement et sans brusquer le spectateur. Le film opère une montée en puissance pour nous entraîner jusqu’à un final, déployant une force émotionnelle incroyable, doublée d’une mise en scène splendide.
Ce qui est particulièrement intéressant dans Hamnet c’est le travail autour du personnage d’Agnes. C’est elle qui apparaît en premier à l’écran, entourée d’un cocon de nature et, on comprend assez rapidement que la forêt est le seul endroit où elle se sent réellement apaisée. Loin des êtres humains, des villes et de ses maladies, Agnes retrouve un lien avec sa mère que certains habitants de la ville considéraient autrefois comme une sorcière à cause de sa capacité à utiliser les plantes et autres remèdes naturels. Chloé Zhao profite de ce lien pour filmer la nature et créer de véritables tableaux tantôt apaisants, tantôt étranges et presque surnaturels, à l’image de ce trou béant sous les racines d’un arbre. William, interprété par Paul Mescal apparaît comme un personnage secondaire ; on entendra son nom complet que très tard dans le film. Il est celui qui déclenche tout en déclarant rapidement son amour pour Agnes mais, contrairement à sa femme, il est un homme de la ville ou en tout cas, il a besoin d’y aller pour déployer son art et son talent.
L’opposition entre nature et ville n’est pas nouvelle ; elle traverse l’histoire du cinéma depuis longtemps et le plus bel exemple - encore à ce jour - est sans nul doute l’Aurore de Friedrich Wilhelm Murnau (1927). Comme dans le chef-d’oeuvre du réalisateur allemand, Chloé Zhao montre d’abord la ville comme la cause d’une séparation entre le mari et la femme ; William quitte sa famille pour aller s’occuper sa troupe et laisse derrière lui ce qu’il a fondé avec Agnes. La cinéaste oppose alors le gris triste de Londres et les abords pauvres de la Tamise, aux couleurs luxuriantes de la nature dans laquelle continue de s’épanouir le reste des Shakespeare.
La réalisatrice filme peu le cheminement du dramaturge et cela ne manque pas, tant le personnage d’Agnes est passionnant. D’abord distante de tout, elle se mue en une mère de famille aimante, sensible et protectrice. Tout bascule lors d’un premier accouchement filmé de manière très distante, en plein milieu de la nature. Puis vint le deuxième, pendant lequel Agnes ne peut retrouver son cocon protecteur de verdure. On sent alors toute la peur et la détresse du personnage. Cette fois-ci, la caméra est proche des visages, des cris de douleur et de crainte. La musique de Max Richter vient supplanter la scène, sans pour autant la faire sombrer dans un pathos dommageable. Chloé Zhao a l’intelligence de l’arrêter au bon moment pour laisser témoigner les silences, les cris et les pleurs. Elle offre aussi à Jessie Buckley, l’opportunité de dévoiler tout son talent d’actrice.
Si William est dramaturge, Agnes est elle, actrice de sa propre vie. Souvent - si ce n’est toujours - dans l’action, elle déploie toute son énergie pour sauver son enfant malade et lorsqu’elle échoue, on sent ce personnage si lumineux jusqu’à présent, devenir une sorte d’ombre. Le décès laisse un trou béant dans la famille à l’image de celui de la forêt.
Il faudra que la mère fasse le chemin jusqu’à la ville, jusqu’au théâtre où se joue la pièce de son mari pour retrouver la paix. A cette occasion, la réalisatrice nous offre de nouveau une scène magnifique où gestes, regards et paroles se mêlent dans un équilibre parfait pour offrir à Agnes et William leur moment de catharsis ; l’art théâtrale qui a éloigné le dramaturge de sa maison, qui l’a empêché de dire adieu à son fils, permet alors au couple de se réunir et de faire ensemble le deuil de l’enfant perdu. La réalisatrice montre l’art réparateur, celui qui vient combler les vides, qui permet la résilience.
D’une manière plus globale, l’art est au centre de ce film ; certaines scènes sont filmées comme des tableaux en clair-obscure du Caravage et d’autres sont si frontales qu’elles nous renvoient immédiatement au théâtre. De même, elle attribue à ses deux personnages principaux des couleurs bien définies : William porte du bleu, il représente l'élévation et l'intellect. Agnes est associée au rouge, symbole du coeur et de la passion mais aussi, de l'avertissement d'un danger.
Hamnet est un très grand drame, comme on en voit peu au cinéma. Sous sa forme assez simple se cache pourtant des réflexions et des récits passionnants, notamment celui d’une femme forte et passionnée, totalement détruite par la perte d’un enfant.
Ce film est à la fois une histoire d’amour, de deuil et d’art. Chloé Zhao mêle ces trois thèmes en prenant comme toile de fond le 16ème siècle anglais et la vie de l’un des plus grands - et pourtant énigmatique - dramaturge. Mais, la mort d’Hamnet a-t-elle réellement poussé William Shakespeare à écrire son chef-d'œuvre Hamlet ? En voyant le film, on a envie de le croire tant on sent le réconfort que la pièce apporte aux personnages. Mais en réalité, cela n’a que peu d’importance. Hamnet n’est pas un biopic et ce qui compte lorsqu’on voit un grand film comme celui-ci, c’est de se laisser porter par le récit et les émotions qu'il procurent.
Il est important aussi de saluer le talent des acteurs. Outre Jessie Buckley, Paul Mescal offre une partition parfaite de ce père de famille désœuvré, fuyant la nature et ses traumatismes pour déployer ses ailes dans une ville grandissante. Et, il ne faut pas oublier les enfants, Bodhi Rae Breathnach, Olivia Lynes et bien sûr, le petit Jacobi Jupe, impressionnant lors de cette séquence qui marque la disparition de son personnage.
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Commentaires
Très bon article !!!
Je n'aurais pas dit mieux...
Bouleversant et poétique.