JEAN ARTHUR - Les débuts d'une actrice singulière

Publié le 19 août 2026 à 19:18

Bette Davis, Joan Crawford, Katharine Hepburn, Ginger Rogers, Rita Hayworth, Greta Garbo ou encore Marlene Dietrich. Toutes ont en commun d’avoir fait carrière dans le cinéma et d’être passées par les studios hollywoodiens durant leur âge d’or (de 1920 à 1950). Leurs noms ont traversé les décennies, tout comme leurs visages et certaines de leurs scènes cultes. Même lorsque l’on connaît peu le cinéma des années 30 et 40, on a entendu parler du style de Marlene Dietrich, de la danse sensuelle de Rita Hayworth dans Gilda (Charles Vidor, 1946), ou du regard de Bette Davis — devenu immortel jusqu’à inspirer une chanson en 1981.
À l’époque où Hollywood évoluait sous l’égide des grands studios et où le star-system vivait ses plus belles heures, elles étaient des dizaines, voire des centaines d’actrices à prêter leurs visages et leurs talents à des films tournés à la chaîne. Si certaines sont restées célèbres et régulièrement célébrées, d’autres ont peu à peu été effacées par le temps, reléguées dans les marges de l’histoire du cinéma.
Parmi ces disparues pourtant talentueuses : Jean Arthur. Une actrice américaine qui débuta à l’époque du muet et qui, dans les années 30 et 40, tourna avec certains des plus grands réalisateurs de son temps.

A travers plusieurs articles, je vous propose de découvrir - ou redécouvrir - cette actrice singulière dont la discrétion et la fragilité masquaient une virtuosité comique qui fit d’elle l’une des princesse de la screwball comedy (une comédie loufoque souvent nommée comédie de remariage, mettant en scène des situations étonnantes et imprévisibles, autour de thèmes centraux tels que le couple, les relations familiales et les oppositions de classes sociales. Pour en savoir plus sur le genre, rendez-vous dans notre dossier spécial).


Née à New York en octobre 1900, celle qui se nomme encore Gladys Georgianna Greene est issue de deux familles immigrées d’Europe. Les Greene, modestes, vivent au rythme des déplacements professionnels du père, Hubert Greene, photographe. 
Entourée de trois frères, Gladys grandit pourtant dans une certaine solitude. Pleine de doutes et d’insécurités, elle a du mal à se lier aux autres enfants des différentes écoles qu’elle fréquente. Elle confiera plus tard :  " Je n’ai jamais eu une amie très proche ou intime " (1). 
Au sein de la famille, Gladys ne s’épanouit pas beaucoup plus ; elle se sent à l’écart de ses frères, qu’elle juge privilégiés (car ce sont des hommes), et n’arrive pas à se faire comprendre par sa mère.
Bien qu'excellente élève, Gladys ne termine pas le lycée et commence donc à travailler comme sténographe. Après la première guerre mondiale, alors qu’elle a dix-huit ans, elle accompagne une amie pour une séance de photos, elle se fait remarquer et entame une carrière dans le mannequinat. Comme cela sera le cas pour de nombreuses autres filles  - dont certaines feront de grandes carrières à Hollywood à l’image de Norma Shearer - cette exposition dans les magazines est un moyen de se rapprocher des studios hollywoodiens alors en pleine expansion. Gladys signe un contrat d’un an avec la Fox et quitte la côte est des Etats-Unis pour Los Angeles. Avec ce choix, elle creuse davantage encore le fossé avec sa famille ;  Pour les Greene, l’usine à rêves qu’est Hollywood, est avant tout un lieu de débauche où se regroupent les femmes de “mauvaise vie”. Gladys n’oubliera jamais cette fracture familiale et lorsqu’elle choisira son nom de scène, elle ne fera aucune référence à son nom de baptême. 

Les premières apparitions

Pour ses premiers pas dans l’industrie, elle joue un petit rôle dans Cameo Kirby réalisé par John Ford en 1923. Mais ses débuts prometteurs ne se concrétisent pas aussi vite qu’elle le souhaiterait. Son manque d’expérience et sa timidité la pénalise. Alors qu’elle doit tenir le rôle féminin principal du film d’Henry Otto, The Temple of Venus, la jeune actrice est congédiée et remplacée par une autre nouvelle venue à Hollywood, Mary Philbin (également interprète de Dea dans L’Homme qui rit de Paul Leni, 1925). Malgré la déception, Gladys comprend ce choix ; dans une interview de 1997, elle déclare : " Il n’y avait pas la moindre étincelle en moi. Je bougeais comme une poupée mécanique. Je pensais être en disgrâce pour le reste de ma vie ". Mais la jeune femme se trompe. Et puisqu’elle doit honorer son contrat, elle enchaîne les petits rôles - parfois même sans être créditée - dans des courts-métrages et principalement des comédies. A cette occasion elle tourne avec Buster Keaton dans Les Fiancées en folie (1925) et pour King Vidor dans Wine of Youth (1924). 
Durant ces premières années, l’actrice est façonnée par les studios - comme il était de coutume de le faire pour chaque personne qui souhaitait percer à Hollywood. On change son style et sa coupe de cheveux pour transformer la new-yorkaise en une parfaite flappers ; elle représente alors cette femme moderne et libre, à la coupe “garçonne” à l’instar de Louise Brooks ou Colleen Moore, première flapper de l’histoire du cinéma. Gladys troque aussi son nom et se fait dorénavant appeler Jean Arthur, en référence à deux de ses plus grands modèles : Jeanne d’Arc et le Roi Arthur.

Entre les mains des studios hollywoodiens, Jean Arthur se métamorphose en flappers, figure féminine très populaire dans le cinéma des années 1920

Jean Arthur se retrouve finalement à fouler les terrains de la société Action Pictures où se tournent à la chaîne des western de série B. Pendant deux ans, elle joue dans une douzaine de films dont certains, sous la direction de Richard Thorpe. Tournés dans le désert californien avec de véritables cowboys comme figurants, ces films se concentrent généralement sur les personnages masculins. De ce fait, les rôles offerts à Jean Arthur sont secondaires et plus ou moins, toujours les mêmes ; tantôt elle joue la fiancée, tantôt, les demoiselles en détresse. Quant aux conditions de travail, elles sont particulièrement difficiles ; tout se fait en décors réels, sous le soleil écrasant du désert californien.  Jean Arthur tourne donc énormément mais ne parvient toujours pas à se faire un nom. Elle n’est qu’une jeune actrice de plus dans le la grande machine qu’est Hollywood. 

Malgré tout, cette période de la fin des années 20, lui permet de faire évoluer son jeu et de prendre un peu d'assurance devant la caméra. En 1928, elle passe un casting pour ce qui sera le premier film sonore de la Paramount, Warming Up, de Fred C. Newmeyer. Le film - perdu aujourd’hui - est un succès qui permet à l’actrice de décrocher un contrat avec le studio fondé par Adolph Zukor et Jesse Lasky.  A cette époque, la Paramount est - comme tous les autres - en pleine période de transition. Si il peut se vanter d’avoir mis en lumière certains grands noms du cinéma muet comme Gloria Swanson, Rudolph Valentino, Harold Lloyd, Adolphe Menjou ou Cecil B. DeMille, le studio doit pourtant faire face au départ de certaines stars tout en préparant l’arrivée du cinéma parlant.  En effet, vers cette fin des années 1920, les salles de cinéma se dotent du matériel nécessaire et réclament des talkies (ou films parlants). Bien obligés de répondre à la demande, les studios font passer des tests aux acteurs, anciens et nouveaux, pour s’assurer que leur timbre est audible pour le public. Certains échouent et sont remplacés par de jeunes acteurs venus du théâtre et de Broadway comme Fredric March ou Claudette Colbert. 
Jean Arthur, elle, se dresse contre le parlant. Comme beaucoup, elle le considère comme une simple mode. Ainsi, aux côtés de Clara Bow et Louise Brooks, elle affirme au studio qu’elle ne fera pas de films parlants ! Et pour cause, l’actrice - qui a pourtant passé des tests - est persuadée que ses essais n’ont pas été concluants. Lorsqu’elle s’entend, elle a l’impression d’entendre une corne de brume, un son grave et désagréable. Pourtant, cette voix particulière plaît à Adolph Zukor qui écrira dans son autobiographie : C’est cet aspect rauque de sa voix qui a fait d’elle la star qu’elle n’a pas pu être à la période du muet. " 

Ainsi, la résistance de Jean Arthur ne tient pas longtemps et après Warming Up, elle décroche un rôle dans The Canary Murder Case en 1929. D’abord tourné comme un film muet, ce film d’enquête subit le même sort que Chantage de Hitchcock (1929) - certaines scènes sont tournées à nouveau pour ajouter des dialogues. Campant sur ses positions Louise Brooks, la star du film, refuse de refaire ses scènes et le réalisateur Malcolm St. Clair doit donc faire appel à une doublure. Ce refus marque la fin de sa carrière de Brooks et, son départ de la Paramount. Contrairement à elle, Jean Arthur répond à la demande de la production et accepte de faire entendre sa voix… sans vraiment l’utiliser pleinement. Par peur, par timidité ou par manque d'entraînement peut-être, l’actrice ne parvient pas à utiliser pleinement ce timbre qui deviendra sa marque de fabrique. De toute manière, dans ce film, ces apparitions sont assez fugaces. The Canary Murder Case est surtout porté par un jeune William Powell, qui tient ici son premier rôle de détective - un emploi qu'il retrouvera à de nombreuses occasions dans la suite de sa carrière.

Jean Arthur et Louise Brooks dans une photo promotionelle pour The Canary Murder Case, Malcolm St. Clair, 1929

“ Jouer les ingénues fades et sans relief m’avait tellement ennuyé que je ne pouvais tout simplement plus continuer ”
Jean Arthur

Des espoirs déçus

Les WAMPAS Baby Star de 1929. De haut en bas et de gauche à droite :  Loretta Young, Josephine Dunn, Jean Arthur, Doris Hill, Anita Page, Mona Rico, Betty Boyd, Sally Blane, Ethlyne Claire, Helen Twelvetrees, Caryl Lincoln, Helen Foster and Doris Dawson.

Grâce au soutien de David Selznick (producteur), Jean Arthur continue son périlleux parcours à Hollywood. En 1929, elle marche dans les pas de Joan Crawford ou Janet Gaynor en devenant l’une des WAMPAS Baby Stars de l’année ; en d’autre terme, elle et douze autres jeunes actrices sont sélectionnées et considérées comme de futur grandes vedettes. Cette nomination ne prédit aucunement d’une future carrière mais il permet à l’américaine d’être mise en avant dans les magazines. De ce fait, cette même année, elle décroche un rôle dans The Mysterious Dr. Fu Manchu de Rowland V. Lee. Si le film est aujourd’hui difficile à regarder à cause de certains aspects racistes, à l’époque, il permet pourtant à la jeune actrice de recevoir ses premières critiques positives de la part de la presse. Le magazine Vanity écrira à son propos : " Jean Arthur incarne une héroïne attachante. L’actrice sait jouer et dire son texte sans jamais en faire trop." Un an plus tard, elle reprendra son rôle dans The Return of Dr. Fu Manchu (Rowland V. Lee, 1930) mais finira par admettre qu’elle trouvait ces deux films épouvantables.
Les rôles s'enchaînent et se ressemblent. On lui demande de jouer la petite ingénue et Jean Arthur en a assez de devoir attendre son premier grand rôle.

Alors lorsqu’on lui propose de s’essayer au théâtre, elle saute sur l’occasion ! Pourtant, le soir de sa première, elle est terrorisée par le trac et refuse un temps de monter sur scène. Soutenue par l’équipe, elle foule les planches et la magie opère. La pièce est un succès, et le triomphe se répète pendant 10 jours. 

Forte de cette nouvelle expérience,  Jean Arthur revient à Hollywood et comprend que si elle veut réussir, elle doit sortir du lot. Alors, elle teint ses cheveux en blond… Malheureusement, cela ne suffit pas et la fin de son contrat avec la Paramount approche inexorablement. Malgré ses rôles et ses micro-succès, elle sait qu’elle ne peut prétendre à une prolongation. 
Jean Arthur adore jouer mais elle ne veut plus forcer le destin ; cela fait déjà huit ans qu’elle essaie de se faire une place en travaillant d’arrache-pied mais, lorsqu’elle fait un pas en avant, elle semble en faire deux en arrière. Alors, lorsque Paramount lui annonce la fin de son contrat, Jean Arthur plie bagages et quitte Hollywood pour s'installer à New-York. Plus tard, elle révèlera dans une interview : “ Jouer les ingénues fades et sans relief m’avait tellement ennuyé que je ne pouvais tout simplement plus continuer ”

Comme beaucoup, Jean Arthur a tenté sa chance à Hollywood mais pense s’être brûlé les ailes. Pourtant, sa carrière cinématographique ne fait que commencer … Quelques années plus tard, elle reviendra sur le devant de la scène et connaîtra enfin le succès qu’elle espérait ! 

 

A suivre dans le prochain article : Jean Arthur, une comédienne accomplie ! 


(1) Sauf indication contraire, les citations proviennent du livre Jean Arthur, The Actress Nobody Knew, John Oller, 1997 


Ajouter un commentaire

Commentaires

Il n'y a pas encore de commentaire.