
De quoi ça parle ?
Un fantôme au visage masqué hante les coulisses de l'Opéra de Paris. Amoureux de Christine, une jeune cantatrice, il la séquestre dans l'espoir de susciter son amour.
Le Fantôme de l'Opéra de Rupert Julian, 1925
Le Fantôme de l’Opéra est avant tout une histoire imaginée par Gaston Leroux, écrivain français notamment connu pour ses romans Le Mystère de la chambre jaune (1907) et Le Parfum de la dame en noir (1908).
Aujourd’hui, l’univers du Fantôme de l’Opéra se déploie à travers la comédie musicale, les bandes dessinées ou encore la peinture. Mais ce récit a trouvé un terreau particulièrement fertile dans le cinéma.
Depuis 1916, plusieurs adaptations se sont succédé à l’écran, chacune proposant sa propre vision du mystérieux habitant de l’Opéra de Paris. Et une nouvelle est annoncée pour octobre 2026 !
Pour patienter, je vous propose de (re)découvrir l’une des versions les plus célèbres du Fantôme de l’Opéra : celle réalisée par Rupert Julian en 1925, avec Lon Chaney dans le rôle-titre !
Une deuxième adaptation.. mais la première visible
Le livre de Gaston Leroux publié en 1910 après être paru initialement dans un journal sous la forme d’un feuilleton, est adapté une première fois en 1916 en Allemagne par le réalisateur, acteur et chorégraphe Ernst Matray. Il semblerait qu’il s’agisse de sa première réalisation.
Malheureusement, le film est aujourd’hui considéré comme perdu et très peu d’informations ont subsisté, si ce n’est quelques bribes de critiques issues de journaux de l’époque, dont le journal autrichien Kinematographische Rundschau. L’article évoque un « film puissant » et « la magnificence des images ».
Il était arrivé exactement la même chose avec la première adaptation de Dracula !
L’un des premiers Universal Monsters
Dès les années 1920, Universal Pictures développe progressivement une série de films d’horreur basés sur des nouvelles et des romans célèbres, qui deviendra plus tard connue sous le nom d’Universal Monsters.
Rencontrant un certain succès dans les années 1930, Universal se permit quelques crossovers à l’image de Frankenstein rencontre le loup-garou (Roy William Neill, 1943) ou des suites inventées de toutes pièces comme La Malédiction de la Momie (Leslie Goodwins, 1944).
Mais l’histoire de cette série de films d’horreur débute dès 1923 avec l’adaptation de Notre-Dame de Paris par Wallace Worsley. Ce film connaît un succès fulgurant et marque les esprits notamment grâce au déguisement que porte Lon Chaney, qui interprète Quasimodo (plusieurs kilos de prothèses !).
Face à cette réussite, Universal et son directeur Carl Laemmle décident de réitérer l’expérience en adaptant cette fois-ci l’histoire d’un véritable monstre, issu d’un roman de l’écrivain français Gaston Leroux ; Carl Laemmle avait rencontré l’auteur à Paris quelques années plus tôt et lui avait acheté les droits d’adaptation de son récit.
Le pari est gagnant. Le Fantôme de l’Opéra — dans lequel on retrouve Lon Chaney — est l’une des plus grandes réussites financières des studios Universal dans les années 1920.
Par la suite, une trentaine de films suivront avec comme personnages principaux Dracula, la créature de Frankenstein, la Momie ou encore l’Homme invisible.
Depuis les années 2010, des réalisateurs et producteurs tentent de faire revivre cet univers horrifique sans rencontrer le succès d'antan. Ainsi, de nombreux projets américains ont été abandonnés. Cependant, en octobre 2026, nous devrions retrouver le Fantôme de l’Opéra sur nos écrans grâce à l’adaptation d’Alexandre Castagnetti ; et il s’agira de la première adaptation française du roman !
Notre-Dame de Paris de Wallace Worsley, 1923
La performance de Lon Chaney
Il était surnommé « l’homme aux 1 000 visages » et pour cause : Lon Chaney était un caméléon, un acteur ultra-polyvalent qui ne craignait pas de se maquiller et de porter des prothèses pour incarner au mieux ses personnages.
Il débute au théâtre et fait ses premiers pas au cinéma dès 1913. Après plusieurs petits rôles, il décroche son premier rôle vraiment important dans The Miracle Man (George Tucker, 1919). Il endosse ensuite le rôle de Quasimodo dans l’adaptation de Notre-Dame de Paris (1924), puis celui d’Erik, le fantôme qui hante l’Opéra de Paris.
Sa carrière se poursuit jusqu’en 1930 et durant ces années de travail, il joue notamment pour Victor Sjöström et Tod Browning.
Outre sa capacité à se transformer grâce au maquillage, Lon Chaney sait également utiliser l’intégralité de son corps pour transmettre l’énergie et la dualité de ses personnages. Dans Le Fantôme de l’Opéra, il interprète un être hideux, rejeté de tous. Pourtant, sa manière de se mouvoir et son jeu lui permettent de révéler progressivement l’homme qui se cache derrière le monstre.
Mary Philbin
Pour faire face au « monstre », Universal décide de donner le rôle de Christine — la cantatrice dont le fantôme est amoureux — à Mary Philbin.
Celle qu’Erich von Stroheim voyait comme un « joyau » débute sa carrière d’actrice en 1921. Elle enchaîne les apparitions mineures jusqu’à décrocher en 1923, le rôle principal dans Les Chevaux de bois (Erich von Stroheim, Rupert Julian). Devenue une star, elle rencontre le succès avec d’autres réalisations, dont Le Fantôme de l’Opéra et L’Homme qui rit de Paul Leni (1928). Sa carrière se termine quelques années plus tard, lorsqu’elle décide elle-même de se retirer du monde du cinéma.
Malgré une carrière assez courte, Mary Philbin est un visage dont il faut se souvenir dans l’histoire d’Hollywood.
Dans Le Fantôme de l’Opéra, son jeu est un peu moins subtil que celui de Chaney, mais son regard et ses gestes retranscrivent parfaitement la peur provoquée par le monstre. Christine est déchirée entre la fascination que fait naître le Fantôme lorsqu’il lui parle et l’horreur qu’elle ressent lorsqu’elle se retrouve face à celui qui cherche à la séquestrer. Elle devient alors une sorte de miroir du spectateur : nous sommes nous aussi attirés par le Fantôme, intrigués par sa voix et par le mystère qui l’entoure… jusqu’au moment où nous sommes confrontés à son visage.
Les décors
Puisqu’il était impossible de tourner ce film américain à Paris, Universal fit reproduire l’Opéra dans ses studios. Cet immense décor n’est pas une reproduction exacte du bâtiment parisien, mais il en conserve plusieurs éléments emblématiques, comme l’immense escalier ou le lustre gigantesque qui domine la salle de spectacle.
Outre sa beauté, ce décor devient un personnage à part entière de l’histoire. Il participe à l’émerveillement et à la surprise, mais aussi à l’angoisse du spectateur, notamment à travers ses sous-sols truffés de passages et de cachettes secrètes. Le jeu de lumière, influencé par l’expressionnisme allemand, vient accentuer la dangerosité des lieux en faisant apparaître et disparaître l’ombre du fantôme.
La couleur
Comme de nombreux films muets des années 1920, Le Fantôme de l’Opéra utilise différentes teintes pour permettre aux spectateurs de se repérer dans l’espace et dans le temps. Ces couleurs peuvent également être associées à l’ambiance d’une scène et aux émotions que le cinéaste souhaite transmettre.
Mais ce qui est particulièrement marquant dans ce film, c’est la coloration de certaines scènes. Lors du grand bal masqué, les images ne sont plus simplement teintées : des pigments de différentes couleurs prennent vie sous nos yeux, produisant un choc visuel saisissant.
Ce changement brutal appuie la narration et rend l’apparition du Fantôme dans sa cape rouge particulièrement mémorable. Par la suite, sa tenue reste colorée tandis que l’image retrouve ses teintes habituelles. Après avoir noyé son monstre dans une foule bariolée, le réalisateur l’isole à nouveau. Car si les autres peuvent retirer leurs masques après le bal, lui ne peut vivre sans le sien.
Un film, plusieurs réalisateurs
S’il est aujourd’hui le seul réalisateur crédité pour Le Fantôme de l’Opéra, Rupert Julian n’a pourtant pas tourné l’intégralité du film.
Lorsque Universal décide d’adapter le roman de Gaston Leroux, c’est assez naturellement que le projet lui est confié. Depuis qu’il a remplacé Erich von Stroheim au pied levé pour terminer Les Chevaux de bois en 1923, Rupert Julian est apprécié au sein du studio, d’autant plus qu’il est connu pour terminer ses films sans dépasser les budgets prévus.
Rupert Julian tourne une grande partie des images malgré des tensions importantes avec Lon Chaney. Mais lorsque les scènes subissent l’épreuve de la projection-test, les retours ne sont pas satisfaisants. Universal réagit immédiatement : certaines scènes sont retravaillées et Rupert Julian quitte le projet (de son plein gré ou non, impossible de le savoir).
Pour le remplacer et terminer le film, le studio fait appel à Edward Sedgwick qui, à cette époque, a déjà plus de trente films, dont un grand nombre de westerns.
Selon certaines sources, Lon Chaney aurait lui-même participé à la mise en scène de certaines séquences, tout comme Ernst Laemmle, le neveu de Carl Laemmle. À ces changements de réalisateur s’ajoutent de nombreuses modifications du scénario.
Il n’est donc pas étonnant que Le Fantôme de l’Opéra oscille entre plusieurs registres, alliant horreur, mélodrame et romantisme. Ce film est le résultat de plusieurs visions parfois opposées et d’un travail de réécriture complexe.
Un vrai film d’horreur !
C’est Lon Chaney lui-même qui conçut le maquillage de son personnage d’Erik. Plus qu’un simple fantôme, il en fit une apparition quasi cadavérique en modifiant profondément les traits de son visage.
Conscients de la terreur que pouvait provoquer la découverte du Fantôme, Universal et Chaney se mirent d’accord pour ne jamais montrer son visage dans les documents promotionnels du film. La légende raconte même que la production aurait prévu de quoi ranimer les spectateurs en cas de malaise lors des apparitions du monstre !
On ne saura sans doute jamais s’il y eut réellement des évanouissements dans les salles, mais une chose est sûre : encore aujourd’hui, le moment où le visage du Fantôme est dévoilé reste terrifiant.
Le film est disponible sur arte.tv jusqu’au 11 décembre 2026
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