Clash by Night de Fritz Lang

Publié le 15 juin 2026 à 18:28

De quoi ça parle ? 

Mae Doyle revient dans sa ville natale désabusée & cynique. Son frère Joe craint que sa chérie, ouvrière de la conserverie de poisson, ne finisse comme elle Mae. Mae épouse Jerry et a un bébé. elle est heureuse mais agitée, attirée par Earl, l’opérateur de cinéma local, ami de Jerry.


Clash by Night (Le Démon s'éveille la nuit), de Fritz Lang, Fiction, 1952

(!) Avertissement : le film comporte des éléments susceptibles de choquer par leur caractère raciste.

 

En 1952, Fritz Lang n’a plus à prouver son immense talent de réalisateur. Après Les Niebelungens (1924), Les Espions (1928), M, le maudit (1931) ou bien sûr Metropolis (1927), le cinéaste allemand, à l’instar d’autres grands noms, s’exile aux États-Unis. Sous la coupole de la MGM - et après deux années de bataille pour faire accepter ses scénarios - il réalise Fury (1936). Le tournage est difficile pour l’européen qui comprend rapidement le fonctionnement Hollywoodien : dans l’usine à rêves, il n’est pas tout puissant et doit composer avec des règlements déjà bien ancrés qui entravent sa manière habituelle de travailler. Il tourne deux autres films, J’ai le droit de vivre (1937) et Casier Judiciaire (1939) qui lui permettent de clôturer ce qu’on nommera sa trilogie sociale ; Le triptyque accompagnée par l’actrice Sylvia Sidney met en scènes des hommes en lutte contre la société. 
Les années suivantes, le cinéaste s’essaie à différents genres comme le western (Les Pionniers de la Western Union, 1941), le film anti-nazi (Les bourreaux meurent aussi, 1943), le film noir (l’excellent House by the river, 1950) ou encore le film de guerre (Guérillas, 1950). De 1936 à 1952, ce ne sont pas moins de 15 films que Fritz Lang parvient à réaliser, avec plus ou moins de difficulté et de réussite.
Après la fin de la Guerre Froide et la chasse aux sorcières menée par le maccarthysme qui chamboule Hollywood, il décide de revenir à un cinéma plus proche du réel, en disséquant les dérives et les contradictions de l’american way of life.

Fritz Lang sur le tournage de Clash by Night

C’est dans ce contexte que l’histoire de Clash By Night (ou Le démon s’éveille la nuit) se présente à lui. Avant d’être un scénario, Clash by night (1941) est une pièce de théâtre écrite par Clifford Odets, dramaturge américain progressiste, dont plusieurs œuvres seront adaptées sur le grand écran (Le Grand Couteau de Robert Aldrich, 1955). Il réalisera lui-même deux films et écrira pour Alfred Hitchcock, Jean Negulesco ou encore Lewis Milestone. 

En parallèle, au début des années 1950, les producteurs Jerry Wald et Norman viennent tout juste de former la Wald-Krasna Productions et sont à la recherche d’un récit réaliste mais capable de plaire au public. Naturellement, ils se rapprochent de Clifford Odets et décident d’acheter les droits pour l’adaptation cinématographique de Clash By Night. Ils confient le scénario à l’écrivain, poète et scénariste Alfred Hayes (qui a déjà travaillé avec Roberto Rossellini pour Paisa) connu pour dépeindre avec beaucoup de lucidité les fragilités humaines. Pour la réalisation, ils envisagent d’abord des réalisateurs habitués aux mélodrames comme Nicholas Ray ou Curtis  Bernhardt. Finalement, ils choisissent Fritz Lang, qui est lui, ravi de pouvoir adapter une œuvre d’Odets ! Enfin se forme un quatuor d'acteurs et actrices pour porter cette histoire sur grand écran :

  • Paul Douglas, grand acteur de théâtre, apparu dans Chaînes conjugales de Joseph L. Mankiewicz en 1949

  • Robert Ryan qui en 1952 a déjà tourné pour Nicholas Ray, Jean Renoir, Ida Lupino, Max Ophuls, Joseph Losey… Entre autres !

  • La superstar (et super actrice) Barbara Stanwyck, nommée 4 fois pour l’Oscar de la meilleure actrice y compris pour ses rôles dans Boule de Feu (Howard Hawks, 1941) et Assurance sur la mort (Billy Wilder, 1944) 

  • La jeune Marilyn Monroe, qui, sans projet à la Fox, se voit “prêtée” à la RKO pour ce rôle qui lui permettra de démontrer à tous ses qualités d’actrice dramatique.

Plutôt que d’adapter platement la pièce, le réalisateur allemand et son scénariste décident d’opérer quelques changements. Ils font notamment de ces derniers des américains lambdas auxquels chaque spectateur peut s’identifier. Ils transposent également l’histoire sur les côtes et tournent à Monterey, en Californie. Ce choix géographique n’est pas anodin et permet à Fritz Lang de faire de l’océan et de ses vagues, un personnage à part entière du film, qui apparaît dès l’ouverture.

Les premières minutes de Clash by Night s’apparentent davantage à un documentaire sur la pêche et le travail en conserverie qu’à un film noir. Le réalisateur allemand prend le temps de filmer les bateaux de pêcheurs revenant au port, le ciel nuageux, l’émulation des animaux qui accompagnent les marins dans l’espoir de récupérer un peu de nourriture, le réveil et le début de journée des ouvrières de la conserverie. La présence d’Alfred Hayes dans le processus de création explique sans doute cette ouverture aux aspects rosselliniens et inédits dans le travail de Lang. 
Dans la suite du film, les vagues servent davantage de métaphores et font écho aux tourments intérieurs des personnages. En effet, Clash By Night est avant tout un film de personnages, une œuvre qui joue avec les émotions d’êtres humains face à des dilemmes amoureux et sociétaux. Mae Doyle (Barbara Stanwyck) est partie à la recherche de l’amour et de l’aventure à New-York. Désabusée, elle revient dans la maison familiale située dans cette ville simple où tout tourne autour de l’industrie de la pêche. Ce retour est l’aveu d’un échec pour cette femme qui dès lors, n’aura de cesse de se demander si elle doit continuer à suivre ses envies ou, se ranger et faire ce que la société attend d’elle. 

C’est à partir de cette simple trame que Fritz Lang peut développer certains thèmes qui lui sont chers : la pulsion de mort, la vengeance, le poids de la société et de la moralité ou encore, la frontière entre le bien et le mal. Il fait aussi de ce film, une oeuvre hybride, façonnée de plusieurs genres cinématographiques tels que la romance, le drame et le film noir. 
Ce dernier apparaît surtout dans la deuxième partie, lorsque Mae, mariée à Jerry (Paul Douglas), commence à fréquenter Earl (Robert Ryan). En entendant les rumeurs de tromperie, le mari perd pied, cherche des indices et par mégarde, renverse une bouteille de parfum. Il se précipite ensuite vers un lavabo pour se laver les mains. Il veut enlever toute trace de ses recherches comme si il voulait effacer des tâches de sang après un meurtre. Habilement, Fritz Lang sous-entend la possibilité d’un assassinat à venir et met tout en oeuvre pour amener le spectateur à penser que, Jerry - ce personnage présenté comme un homme doux, attentionné mais un peu naif - serait capable de commettre le pire. Le cinéaste travaille ici l’un de ses thèmes de prédilection à savoir, la question des pulsions qui habitent chacun d’entre nous. Jerry ira t-il au bout de l’acte ? C’est en tout cas ce que l’on peut imaginer avec la mise en scène étouffante et pleine de tension que le réalisateur met en place. Le film bascule dans le genre du film noir et joue de son héritage expressionniste particulièrement visible dans le travail de la lumière.

Mais le réalisateur allemand profite également du récit pour élaborer une nouvelle variation d’un autre motif cher à de nombreux cinéastes : celui du double. Jerry et Earl sont deux éléments d'un triangle amoureux formé avec Mae. Comme dit précédemment, Jerry semble doux, joyeux et il prend soin des siens. Capitaine de son propre bateau, il travaille d’arrache-pied pour subvenir aux besoins de son père, de son oncle puis de son épouse, sans pour autant se plaindre. Il rêve d’une vie rangée avec femme et enfants. Son ami Earl, est projectionniste dans un cinéma mais ne parle jamais de son travail. Il est arrogant, méchant et manipulateur. Divorcé, il est rongé par l'alcoolisme qui le rend colérique. Souvent, il parle mal à Jerry qui lui, se laisse marcher sur les pieds. Les deux hommes sont un double inversé, les deux faces d’une même pièce : l’un représente la douceur, le foyer, l’américain type qui ne rêve que de fonder une famille. L’autre personnifie l’aventure, la passion et surtout, ce qui fait horreur à la société américaine. La logique voudrait d’ailleurs que ce soit ce dernier qui commette un meurtre - si meurtre il y a.. Pourtant, habilement, le récit prend une autre tournure et Fritz Lang en profite alors pour souligner que ces personnes apparemment en accord avec ce que la société attend, sont parfois les plus dangereuses.

Mae elle, est déchirée entre les deux hommes, comme elle est divisée entre son envie de vivre en liberté et son besoin d’entrer elle aussi dans les codes d’une société patriarcale. Lorsqu’elle décide d’épouser Jerry, ce n'est pas tant par amour que par besoin de trouver une solution à son ennui et son désespoir. Et si elle repousse Earl, c’est surtout parce qu’elle craint qu’il ne la ramène vers une indépendance à laquelle elle a goûté mais qui lui a déjà échappé une fois. Plusieurs scènes démontrent particulièrement la place impossible de la jeune femme qui, suite à son mariage avec Jerry, se retrouve enfermée par l’image, au sein de la maison. Fritz Lang ne la filme que dans la cuisine ou l’entrée, mais jamais elle n’accède à l’extérieur. Elle est emprisonnée dans un mariage et une vie de famille qui ne la satisfait qu’à moitié. Le cinéaste ne parvient même pas à poser sa caméra pour s’attacher au couple, toujours en mouvement, incapable de rester immobile et de partager une même pièce. 
En parallèle de ce triangle amoureux évolue un autre couple formé par Joe (Keith Andes) et Peggy (Marilyn Monroe). Si leur duo repose sur un véritable amour, il n’en est pas moins intéressant pour Fritz Lang. Joe est parfois malmené par Peggy qui ose lui donner des coups et lui tenir tête. Mais il finit toujours par reprendre la main car il craint qu’elle ne veuille partir, comme l’a fait sa grande sœur, Mae. Et effectivement Peggy admire cette dernière. Comme elle, elle rêve parfois d’un autre monde, d’une autre vie, loin de la conserverie dans laquelle elle va travailler tous les jours. Dans un univers dominé par les hommes, les deux femmes veulent faire entendre leur voix et affirmer leurs présences. Toutefois, dans la société américaine de 1952, l'émancipation féminine se heurte encore à de nombreuses limites. Si Peggy apparaît comme une figure de modernité, le réalisateur souligne que sa libération reste partielle.

 

Peggy est le premier rôle complexe de la carrière de Marilyn Monroe. D’après des témoins, Fritz Lang n’était pas vraiment emballé par l’idée de travailler avec la jeune actrice, peu certains de ses talents. De plus, la méthode du réalisateur d’origine allemande s’oppose diamétralement à celle de Marilyn Monroe. Cette dernière travaille énormément son rôle - elle le fera pour tous ses films - soucieuse de comprendre la psychologie du personnage. Le cinéaste, au contraire, ne veut pas de cette pratique, d’autant plus que Marilyn se fait accompagner sur le tournage par sa répétitrice Natasha Lytess. Celle-ci se voit renvoyer par le réalisateur et selon un témoin du tournage “ Fritz Lang la terrifiait (Marilyn) ; alors elle arrivait en retard au tournage. (...) Personne ne se rendait compte qu’elle répétait des dizaines des fois chaque geste et chaque mouvement ”. Le cinéaste confiera lui-même que l'actrice lui semblait particulièrement timide et pleine d'insécurité. Le tournage est aussi perturbé par des photographes souhaitant des clichés et interviews de Marilyn. Plutôt que de s'en offusquer, Barbara Stanwyck - pourtant premier rôle du film - aurait déclaré : “ Qu’est-ce qu’on peut y faire ? C’est une star qui monte. ”  Malgré la tension ambiante, Marilyn Monroe parvient à montrer ses talents d'actrice dramatique et sa prestation est saluée par la presse et les critiques. Un an plus tard et après deux autres films, elle interprétera Rose Loomis dans Niagara d’Henry Hathaway (1953) et deviendra une star du grand écran.


Source : Bertrand Meyer-Stabley, La véritable Marilyn Monroe, 2003

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