Sudden Fear de David Miller

Publié le 10 juillet 2026 à 12:08

De quoi ça parle ? 

Lester est un acteur dans le besoin, marié à une riche dramaturge. Il décide de supprimer cette dernière avec l'aide de sa maîtresse, afin d'hériter de l'argent légué sur le testament de l'écrivain. Mais l'épouse trompée a un magnétophone où par mégarde, le complot monté contre elle y a été enregistré


Sudden Fear (Le masque arraché), de David Miller, Fiction, 1952

Bien que Bertrand Tavernier - et quelques autres cinéastes et critiques - aient loué son travail, le nom de David Miller n’est pas entré au panthéon des grands réalisateurs américains. Pourtant, de 1935 à 1976, le cinéastes réalise pas moins de 40 films courts et longs. En 1938, son film Penny Wisdom reçoit l’Oscar du meilleur court-métrage en prises de vues réelles et au cours de ces quelques décennies, il s'essaie aux comédies, aux westerns, aux drames, aux films de guerre et même aux films de propagandes avec Seed of Destiny (1946) qui revient sur l’état des enfants européens après le conflit mondial. Il travailla aussi à plusieurs reprises avec l’un des plus grands scénaristes hollywoodiens, Dalton Trumbo (Seuls sont les indomptés en 1962 et Complot à Dallas en 1973).

En 1951, David Miller réalise pour la Columbia, un film peu apprécié par la critique, Saturday's Hero. Le drame qui prend place dans l’univers du sport universitaire est globalement jugé trop violent et irréaliste. 
Par la suite, il travaille avec la RKO Pictures qui depuis le milieu des années 1940 s’est spécialisée dans la production de films de série B c'est-à-dire, des films tournés avec de petits budgets et sans grand renfort de publicité. D’abord destinés à être diffusés en première partie, ces films “bons marchés” connaissent de plus en plus de succès et proposent des genres cinématographiques variés parmi lesquelles le cinéma d’horreur, la comédie, le film noir ou le western. Parmi les plus connus, on peut citer La Féline de Jacques Tourneur (1942) ou encore Le Récupérateur de cadavres de Robert Wise (1945).

Sudden Fear dispose d’un budget plus important que les séries B (il est estimé entre 600 000 $ et 720 000 $), distribué par la RKO, il est produit par Joseph Kaufmann (qui après un passage par Monogram a décidé de fonder une société de production indépendante) et par l’actrice Joan Crawford, qui tient également le premier rôle. 
Cette dernière s’implique dans l’intégralité du projet en choisissant le scénariste, le réalisateur et en donnant son accord pour ses co-stars. Il faut dire qu’à ce moment précis de sa carrière, Crawford a retrouvé de sa superbe et il est difficile de lui refuser quoi que ce soit ! Auréolée d’un Oscar pour son rôle dans Le Roman de Mildred Pierce (Michael Curtiz, 1945), elle signe un nouveau contrat avec la Warner et joue dans de nombreux films noirs tels que Humoresque (Jean Negulesco, 1946), La Possédée (Curtis Bernhardt, 1947), L’Esclave du gang (Vincent Sherman, 1950) ou Daisy Kenyon (Otto Preminger, 1947). 

David Miller utilise les reflets pour montrer la duplicité de ses personnages

Sa carrure, ses grands yeux et son visage à l'expressivité si particulière font d’elle l’une des meilleures actrices du moment pour interpréter ces rôles féminins forts et complexes que les scénaristes réservent aux femmes dans les films noirs. Et outre son talent, Joan Crawford montre avec Sudden Fear que, malgré son âge (48 ans, ce qui fait de vous un “vieux” à Hollywood), il lui est encore possible de jouer des femmes séduisantes et, des histoires d’amour.
En effet, le film se concentre sur la relation entre Myra Hudson (Joan Crawford), riche héritière et autrice de théâtre à succès, et Lester Blaine (Jack Palance), jeune acteur sans le sous. Après leur mariage, Irene Neves (Gloria Grahame), ancienne conquête de Lester, vient semer le trouble dans cette relation aux apparences parfaites. 

Le film commence comme une comédie romantique où, à l’occasion d’un voyage en train à travers le pays, Myra et Lester tombent amoureux. Le jeune homme couvre sa future épouse d’un amour idéal et refuse de vivre à ses dépends. Le quotidien semble parfait, réglé comme du papier à musique. Mais dès le début, le réalisateur pose adroitement des pierres qui seront le fondement du drame futur. Sans en faire des banalités, il laisse aux spectrateurs.trices imaginer le possible avenir de ses personnages. Mais, David Miller navigue habilement entre évidences et surprises. Et lorsqu’il fait basculer la romance dans le drame, il use d’une réalisation intelligente et habile. 
Plutôt que de multiplier les plans et de proposer un montage ultra-rapide, le cinéaste opte pour des plans longs qui suivent les personnages, leurs gestes et leurs réactions. Lors de la scène de bascule, celle pendant laquelle Myra découvre les véritables intentions de son mari, la caméra reste scotchée au visage de Joan Crawford dont les traits sont traversés par la surprise, la déception, la peur puis le désir de vengeance. Aucune musique dramatique ne vient souligner ce moment pourtant crucial. Il n’y en a pas besoin. Le fond sonore est occupé par la voix et le récit terrible de deux amants, Lester et Irene.  Ainsi, David Miller nous place à la hauteur de Myra ; nous découvrons le plan machiavélique en même temps qu’elle, à la seconde prêt et d’une certaine manière, le choc est tout aussi grand pour nous qui sommes pourtant spectateurs de cette histoire.

Il y a dans la réalisation du cinéaste américain, une certaine pureté. Il se débarrasse de toutes les fioritures qui pourraient venir alourdir le récit et le montage - il va même jusqu’à renouer avec le cinéma des débuts en offrant une séquence inspirée du cinéma muet où seule  le tic tac d’une horloge additionné au visage de Crawford et à quelques surimpressions, suffisent à créer une tension considérable. 
David Miller filme aussi San Francisco, théâtre parfait de ce film noir. Avec ses rues en pentes et sinueuses, les personnages se croisent, se cherchent, se poursuivent à l’image de cette séquence finale, poursuite terrifiante dans les allées sombres de la ville. 

Le masque arraché ou Sudden Fear est un très bon film noir. Porté par une Joan Crawford au meilleure de sa forme et par un Jack Palance au visage si particulier - tantôt charmant, tantôt inquiétant - il renferme tous les éléments que l’on attend d’une œuvre de ce genre. Aucun choix de réalisation de David Miller ne fait défaut et tout est maîtrisé de bout en bout, à tel point qu’il est difficile de comprendre pourquoi le film n’est pas montré plus souvent. En fait, comme le disait parfaitement François Truffaut, dans les Cahiers du Cinéma : « Pas un plan dans ce film qui ne soit nécessaire à la progression dramatique, pas un plan non plus qui ne soit passionnant et ne nous donne à penser qu'il est le clou du film. »

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Grâce aux Films de l'Atalante, Sudden Fear s'est vu offrir une ressortie dans les cinémas de l'hexagone, dans une version restaurée en 2K ! Il ouvre un cycle intitulé "Films noirs des années 50" et sera suivi par Another Man’s Poison(Jezebel) de Irving Rapper avec Bette Davis et Gary Merrill (sortie le 15 juillet 2026) et Cast a Dark Shadow (L’assassin s’était trompé) de Lewis Gilbert avec Dirk Bogarde et Margaret Lockwood (sortie le 22 juillet 2026).

 

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